Cela faisait bientôt cinquante années que notre ami Jacques Sonneur régnait en maître absolu sur la santé des âmes et des corps de la population. Les gueux, les marchands et même les seigneurs de son diocèse, devenu territoire autonome sous l’autorité unique du roi, lui avaient ainsi fait allégeance. C’était une belle époque, un monde sans fin.
Peu de temps après l’élaboration de sa miraculeuse loi HPST, le fameux « Ecritoire pour Prévoir les Ressources et les Dépenses » de frère Jacques avait pu être imposé à tout le fief par les moines sachant, en particulier aux deux prieurés
voisins initialement récalcitrants. Grâce à la redevance sur les malades, notre bienheureux moine avait pu reconstruire l’hospice et élever la tour de la cathédrale avec le beau vitrail aux quatre pétales qu’il avait tant imaginé. A la mort de l’évêque, il avait naturellement été désigné pour lui succéder par une commission de frères adeptes d’Aristote et d’Hippocrate, sans l’avis du Pape qui avait des soucis avec une société secrète.
Le souverain récemment élu par la guilde et les seigneurs avait eu l’audace, sur le conseil de sa ravissante épouse, de reproduire la communauté hospitalière de territoire du frère Jacques dans tout le royaume. Il est vrai que jeune, la reine
avait appris au père prieur les bases du chant choral en l’accompagnant de sa viole. Les cloches du diocèse s’en souviennent encore. Maintenant, le roi voulait un seul bailli par territoire et il le ferait sûrement.
Oui vraiment, cette loi avait apporté à frère Jacques bombance, stabilité et respect.
Mais aujourd’hui, il était préoccupé. Sans doute qu’à son âge canonique, on perd un peu la raison, mais il éprouvait une sorte de crainte. Celle-ci avait été provoquée par un long entretien avec cette femme en qui il avait toute confiance. Il avait nommé, voici plusieurs années, Jeanne de la Mûre au poste d’Assistante Supérieure de l’Hospice principale. Ce poste d’ASH était très convoité par les religieuses, mais il leur avait échappé, faute de compétence médicale. Issue d’une famille noble, Madame Jeanne avait fait don à l’évêché, au décès de son second mari, de toute sa richesse qui datait de la première croisade. Les cultures de ses champs alimentaient depuis les cuisines du prieuré. A la fois soignante et intendante, cette femme au franc parler avait su réglementer les lieux de soins et même obliger le sieur Ladouleur, docteur en médecine de son état, à passer une fois par semaine voir les malades à l’Hôtel Dieu. Les moines pouvaient ainsi plus se consacrer aux contemplations et à l’écriture.
Mais Jeanne de la Mûre lui avait dit des choses étranges ce jour, comme si un pilier de la terre se lézardait.
C’était cette mauvaise épidémie qui en était la cause. A côté, le souvenir de la peste noire était une bénédiction. Non, cette nouvelle épidémie était bien plus dramatique : les malades étaient aussi nombreux mais ils ne mourraient pas tous, et certains mêmes avaient guéri. Le prieur avait bien supprimé le masque, sauf pour les moines, mais rien n’y faisait. C’était incompréhensible. On ne savait plus où donner de la tête dans les hospices du royaume. Les lits manquaient et on renvoyait les indigents chez eux. Mais comme tous les moines médecins avaient progressivement abandonné la campagne, attirés par le trésor du prieuré et la cuisine de la supérieure, la population ne pouvait plus être soignée au domicile. Même la plus banale infection domestique devenait dangereuse depuis que les officines avaient été interdites quand elles n’étaient pas consacrées
par la PUI, pharmacie à usage intégriste du diocèse. La mauvaise habitude de se soigner soi-même avec l’herboriste avait aussi disparu depuis la reprise des bûchers pour sorcellerie. En premier recours, le malade venait toujours à l’hospice : les enfants l’apprenaient dés l’école et les jeunes couples ne se mariaient qu’après serment, la main sur le bréviaire gravé aux quatre pétales. Quant aux vieillards, les familles les mettaient directement dans la charrette qui passait chaque semaine, sans se poser de question.
L’hospice s’était agrandi, les salles communes avaient fait place à des salles par type de cas, et par type de ressources.
Mais les espaces s’étaient restreints avec cette épidémie diabolique. On n’arrivait plus à construire par manque de place prés du prieuré, les maçons et les charpentiers étaient eux-mêmes malades, les pierres de taille coûtaient de plus en plus cher, et la communauté hospitalière de territoire perdait son latin.
Tout à l’heure, Jeanne de la Mûre avait osé proposer au père prieur de revoir le parcours du malade en réouvrant les officines d’herboristes et en offrant une bourse à des jeunes moines pour s’installer comme des marchands. Il en était encore abasourdi. Se pouvait-il que la supérieure de l’hospice principal favorise ainsi la proximité des soins au détriment de ses propres convictions? Cet ordonnancement était en place depuis un demi-siècle et frère Jacques ne pouvait imaginer un nouvel ordre. Il était trop vieux. Après tout, la baisse des affaires ne pénalisait que la guilde des marchands, et les seigneurs n’avaient qu’à faire venir de nouveaux serfs mieux portants. La communauté hospitalière pouvait bien attendre.
Tout à ses réflexions, frère Jacques observait avec attention une tenture accrochée au fond de la salle du conseil: c’était un animal extraordinaire qui y était représenté, avec une corne et une grosse carapace. Il se dégageait de cette fresque puissance et lenteur à la fois. Elle donnait une envie communicante de lui ressembler.
Avec un soupir, il regarda Jeanne de la Mûre s’éloigner. En passant devant le magnifique vitrail HPST, il la vit translucide et s’endormit tranquillement.
Jabberwocky

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